Discutable — est un espace de rencontres intellectuelles et de dialogues à l’intersection de la science, de la philosophie, de la politique et de l’art.
Au centre de la discussion entre Pavel Arseniev et Michail Maiatsky se trouve le phénomène de l’exil linguistique, envisagé comme l’une des conditions fondamentales de la modernité. Le déplacement géographique ne s’accompagne pas seulement d’espoirs de salut politique ou d’adaptation sociale, mais aussi d’une inquiétude profonde liée à la langue – en tant qu’espace d’identité, d’appartenance et de responsabilité éthique.
Alors que l’on évoque habituellement, dans le contexte de l’émigration, les difficultés d’apprentissage d’une nouvelle langue, la réflexion se déplace ici vers son contraire : la prise de distance à l’égard de la langue maternelle, le refus ou l’impossibilité de continuer à l’utiliser. Ce geste peut devenir un acte de désaccord politique, une forme de résistance intérieure ou encore une manière de préserver la capacité à nommer les choses par leur nom.
Cet exil linguistique devient ainsi une expérience de choix constant – entre le silence et la parole, entre la sécurité et la vérité. Il invite à repenser la politique de l’énonciation, le prix de la liberté d’expression et la dépendance du sens à l’endroit même où la parole est prononcée.
Aujourd’hui, même au sein d’une même communauté linguistique, une fracture apparaît : la parole de ceux qui sont restés et celle de ceux qui sont partis perdent de plus en plus leur mutuelle intelligibilité.
Il existe désormais deux langues russes — l’une intérieure, l’autre extérieure — et la frontière entre elles passe non seulement par la géographie, mais aussi par l’intonation, la phraséologie et les thèmes permis.
Les auteurs proposent d’envisager la géoposition de la parole comme une nouvelle variable linguistique : le sens des mots et des expressions change selon le contexte, la censure ou la peur.
Des mots tels que guerre ou agression deviennent inaccessibles pour les uns, évidents pour les autres.
Le sens commence à « migrer » – à passer d’une interprétation à une autre -, révélant non seulement les frontières extérieures, mais aussi les frontières intérieures du locuteur.
Cette géoposition n’est pas statique : elle peut évoluer avec les circonstances, le statut, voire avec les documents ou l’humeur du moment. Elle devient dès lors un paramètre dynamique, exigeant un effort conscient pour être élaborée et assumée.
Ainsi, l’exil linguistique apparaît non seulement comme la condition de l’émigré, mais comme une expérience plus universelle de l’être moderne – celle d’un individu contraint de redéfinir sans cesse sa relation à la parole, à la vérité et à la responsabilité de dire.
Avec : Michail Maiatsky et Pavel Arseniev
Michail Maiatsky, philosophe et essayiste, auteur des livres Platon penseur du visuel (L’Harmattan, 2005) et Europe-les-Bains (Michalon, 2007).
Pavel Arsenev, poète, artiste et théoricien de l’art, auteur du livre Le russe comme non maternelle (Aix-en-Provence : Editions Vanloo, 2024)
Une discussion bilingue (russe–français). Participation gratuite, sur inscription préalable.
La rencontre est organisée avec l’ACAT-Luxembourg et Boris Nemtsov Foundation for Freedom


